Le monde de l'arcade est fascinant par bien des aspects ; notamment quand on apprécie les grandes civilisations déchues. Alors que l'arcade se meurt, elle laissera derrière elle une histoire longue et riche, et dont, il faut bien le reconnaître, pas grand monde ne s'en souviendra.

On ne leur en voudra pas vraiment. Pour quelques anecdotes intéressantes comme la Triforce, Polybius et quelques très bons jeux qui ont de toute façon fini par sortir sur les consoles de salon, on a surtout un désert de "classiques" comme Frogger et compagnie, qui, il faut bien le reconnaître, représente un intérêt limité pour nombre de joueurs actuels qui se sont désormais habitués à des conforts comme un scénario, ou encore un gameplay qui n'implique pas de mémoriser un jeu en entier pour espérer ne pas mourir en moins d'une minute. Oh certes, il restait le côté convivial de l'arcade qui aurait pu la sauver ; mais il n'y a bien que dans les associations qui s'occupent de ça qu'on le trouvera, les salles d'arcade à l'état naturel n'étant pas des lieux particulièrement bien fréquentés. Demandez ça au petit Geektateur de 10 ans, qui s'y est déjà fait volé de l'argent, racketté, et poussé hors de sa chaise pendant une partie (pas tout ça en même temps, je vous rassure). Évidemment, aujourd'hui, je suis à l'abri de tout ça, parce que les racailles savent qu'elles s'exposeraient à ma vengeance vertueuse alimentée par le feu de mon kung-fu oseraient-elles me chercher la merde, mais je doute que la fréquentation y ait connu un bond mélioratif. Preuve en est les dealers que je vois régulièrement devant la salle d'arcade / billard que je fréquente régulièrement dans cette petite ville de province où je séjourne.

Tout ceci fait qu'Internet est devenu un bien meilleur endroit pour s'informer de l'arcade que les salles elles-même (rien que pour les sorties, déjà ; le jeu le plus récent de la salle de Montpellier doit être Metal Slug 4, ou l'espèce de rail-shooter Terminator). Outre des sites consacrés, j'ai eu une certaine surprise en trouvant 2 documentaires sur le sujet ; évidemment, bien que ces documentaires se présentent comme étant sur les jeux d'arcade, ce sont au final sur d'autres valeurs que finiront la réflexion, mais en tout cas, le choix du-dit sujet de base était intéressant.

Commençons avec le plus mainstream des deux : The King of Kong (A Fistful of Quarters).

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Tout le monde connaît Donkey Kong et Mario. Même si il y a eu un Heel Face Turn du gros gorille depuis, c'est du niveau CP de savoir que la rivalité entre les deux personnages est ce qui a lancé toute la saga sauvage de rescousse de la princesse de Mario. Et c'est cette rivalité, donc, qu'on retrouve dans Donkey Kong.

Donkey Kong est un des classiques du jeu d'arcade, et même du jeu vidéo en général. L'archétype du jeu horrible avec une maniabilité infâme où on passe la majorité de son temps à crever comme une merde. Il faut se souvenir, qu'à l'époque, les jeux n'étaient pas conçus pour être appréciés et finis ; ils étaient là pour vous faire perdre de l'argent, en vous laissant en échange le droit d'écrire votre nom sur un tableau de scores. Ils n'avaient, pour ainsi dire, pas de fin, de la même façon que le flipper ou les machines à sous n'ont pas de fin non plus, sauf une fois que le compteur du score est bloqué ou que vous avez vidé les caisses de la machine.

J'ai toujours été assez fasciné par le scoring et les différentes façons dont les jeux vidéo (principalement des shoot'em up) se débrouillent pour essayer de trouver des façons originales de faire gonfler le score d'un joueur. Certes, c'est souvent vraiment du délire d'autiste, et le véritable but est plus souvent de booster de façon assez artificielle la difficulté du jeu en forçant le joueur à prendre plus de risques que nécessaire. Mais j'ai toujours eu un faible pour les jeux qui récompensent les prises de risques.
Comme FF8.


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Et je ne suis pas le seul à être obsédé, puisque le scoring est au centre du documentaire. Billy Mitchell est une des figures emblématiques du "pro-retro-gaming" et ce, depuis le début des années 80. Ce Chabal de l'arcade est connu pour ses records sur Donkey Kong justement, mais aussi pour d'autres prouesses sur des jeux comme Pacman, jeu sur lequel il a notamment fait un "run" parfait, établissant ainsi le score le plus élevé qu'il est mathématiquement possible d'avoir. En somme, une sommité dans le milieu. Mais ça n'est pas le "héros" du documentaire. Le héros, à défaut d'un meilleur terme, c'est Steve Wiebe (prononcez "Wi-bi"), un contender au score, convaincu de pouvoir battre Billy et de prouver sa supériorité dans l'art complexe d'esquiver les tonneaux et les ressorts.
 

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Passée une intro un peu longuette où nombre de moustachus plus ou moins vieux (mais tous échappés d'un univers alternatif où les années 1990 ne se sont jamais finies) jettent des fleurs à Billy Mitchell, le documentaire démarre vraiment et explore le monde, surprenamment plein de drama, du pro-gaming à l'occidental. Des gens qui bitchent, du backstab et des vices de procédures.

En vérité, c'est assez peu surprenant, et c'est bien quelque chose qu'on peut imaginer dans tout environnement compétitif. Mais le fait qu'il soit question là de jeux vidéo rend le tout assez surréaliste. De façon plus intéressante aussi, il n'y est pas vraiment question de gros sous, ce qui est l'amplificateur universellement reconnu de tous les problèmes, mais uniquement de questions d'égo. Les types qui participent au documentaire, dans une certaine majorité, ne vivent pas de leur passion, comme en vivraient de "véritables" athlètes ou sportifs. Même Billy, pourtant reconnue comme une sommité dans le milieu, a apparemment une fabrique de sauces ou un truc du style à côté.

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Vu la tête qu'il fait, ça doit être de la putain de bonne sauce.

On arrive donc à ce qui est véritablement et uniquement des concours de grosses bites entre trentenaires (voire plus, tellement plus). Le début du documentaire présente en gros Billy Mitchell comme un génie fantastique, adoré de tous, et un véritable emblème du jeu vidéo. Un autre gars, qui s'était hissé dans une compétition de jeu d'arcade en truquant ses scores, explique comment Billy l'a remis dans le droit chemin en lui foutant une rouste en public. Le vieil arbitre fou en charge de conserver les scores explique tout le bien que Billy a apporté à son organisation. Les parents sont extatiques devant les performances et le vécu de leur gamin. Même si il ne s'agit que de jeux vidéo, l'hardcore gamer chevelu possède une confiance en soi et un charisme qu'il semble capable d'appliquer à toute situation, et qui font presque de lui un modèle de vie.
Dans l'autre coin du ring, la biographie de Steve Wiebe est guère glorieuse. Ancien employé de la NASA viré et reconverti comme prof de physique dans un collège ; musicien, basketteur et joueur de base-ball talentueux mais qui n'a jamais rien remporté. Un parfait average joe, avec sa femme et ses 2 enfants, qui vit malgré tout dans une résidence coquette, mais qu'on nous présente quand même un peu comme un looser, comme un David affrontant Goliath.

C'est à partir de là que le documentaire commence à plonger dans le sujet et à devenir vraiment intéressant. Quand Steve se rend compte que le record du monde de Donkey Kong, établi par Billy dans les années 1980, n'est qu'un misérable 874.300, il se dit qu'il peut le battre facilement, depuis sa borne dans son garage. Et il y arrive ; non seulement ça, mais il dépasse au passage la barre du million, quelque chose qui semblait complètement impossible à l'époque. Le tout étant enregistré sur vidéocaméra (2003 : on est rétro ou on ne l'est pas), il envoie fièrement sa VHS à Twin Galaxy, organisme en charge de garder trace des high-scores de tous ces vieux jeux.

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Quand on voit l'équipe de Twin Galaxy, on ne s'attendrait pas à une réaction telle que la leur, digne de mafieux. Le vieillard souriant et le gigantesque geek à lunettes qui passe 12 heures par jour à regarder des brésiliens jouer à Space Invaders envoient directement une équipe chez Steve, ayant comme mission de vérifier que la borne de l'arcade n'est pas truquée. Après une vérification musclée, rien ne prouve qu'elle l'est, mais le problème ne vient pas de là ; le problème c'est que le jeu avait été offert à Steve par Roy Shildt, un trublion du monde du jeu vidéo qui a un passif houleux avec Twin Galaxy et Billy Mitchell ; et qui avait ouvertement sponsorisé le prof de physique dans l'espoir que celui-ci puisse faire taire son rival de toujours. Le score est refusé à cause de cette "association" entre les deux, qui se connaissaient pourtant à peine. Et à Steve de repartir de zéro.

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Ce qui est magique, c'est que le documentaire réussit à rendre cette histoire de fou et de nerds qui s'imaginent bien plus importants qu'ils le sont vraiment incroyablement prenante. Non pas en nous faisant oublier qu'il s'agit juste de jeux vidéo et de putain d'high-score. Mais tout simplement en interrogeant ces geeks en phase terminale, impliqués dans la joute Steve - Billy. Mettez un geek, un vrai, un qui est mal habillé et mal coiffé devant la caméra, et demandez-lui de vous parler de sa passion : vous aurez de la sincérité sous sa forme la plus brute, une sincérité d'autant plus touchante que le locuteur semble vaguement tenter de se mettre en scène ; oui, oui, tu essaies de sonner professionel et tout, on y croirait presque, mais on voit bien tes yeux qui s'humidifient, ta peau qui se détend, et les bégaiements dans ta voix n'échappent à personne, Brian Kuh, quand tu parles de la "Kill Zone" à la fin de Donkey Kong que tu n'as jamais réussi à atteindre.


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Je ne vais pas spoiler le déroulement du documentaire en détail. Pour en faire un résumé grossier, Billy et Steve se livrent à un ping-pong d'highscores. Et au cours de ce ping-pong, on en revient à une leçon de vie élémentaire, mais qui pourrait apparaître étonnant dans un documentaire américain où il est question de marquer plein de points : une compétition ne se limite pas à un perdant et à un gagnant. Les personnages qui gravitent autour de ce duel finissent par apprendre des leçons de vie essentielles, et nous autre spectateurs y gagnons à en être les témoins. Le rôle incroyablement important de la vanité dans l'histoire démontre une tare commune qu'on retrouve chez nombre de personnes : les gens refusent d'avoir tort, et même si ils n'ont rien à perdre, ils préféreraient crever que de laisser une deuxième chance, voire même parfois le bénéfice du doute, à quelqu'un, si cela implique de revenir sur une décision qu'ils ont prise. Chaque protagoniste, pendant une grosse partie du documentaire, se refusera à reconnaître ses erreurs, jusqu'à ce que Steve, injustement accusé, démontre tout son courage et sa bonne volonté.

Le documentaire montre aussi, d'une façon subtile, la façont dont les gens changent, et dont notre perception aborde ces changements. La situation de départ, de cet outsider tourné en ridicule par tout le monde et qui passe ses journées devant sa borne d'arcade dans son garage, se met à évoluer lentement. Les efforts de Steve, qui semblent ridicules au départ, progressent de plus en plus vers un dévouement formidable, qui finissent par inspirer le respect chez ses pairs. À l'inverse, l'attitude de Billy, le champion idolâtré, le transforme au fur et à mesure comme comme un personnage mesquin, lâche, avec l'attitude d'un snob profitant de son statut de star incontesté pour appuyer sa domination sur le pauvre Steve par des moyens largement contestables. Ses dernières paroles dans le documentaire, qui sont d'une apathie à vomir, achèvent de le rendre complètement détestable et méprisable.

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Évidemment, il faut savoir faire la part des choses, et le documentaire a été largement dramatisé pour les besoins de la narration. Billy et Steve, dans la vraie vie, ne sont pas en mauvais termes (et à vrai dire, cela se tient : on les voit à peine interagir l'un avec l'autre durant l'heure et demi que dure le documentaire). Mais la qualité de "l'histoire" est suffisante pour qu'on puisse passer outre l'aspect un peu simplifié des personnalités des protagonistes. Outre d'être un bel exemple de "drame à échelle humaine" (une expression que je ne m’imaginais pas écrire un jour au premier degré), il est vrai que toute l'histoire est fluide et se laisse suivre avec grand intérêt. Le finale est des plus satisfaisants, et le bonus à la fin, que vous vous êtes peut-être déjà spoilé si vous suivez un peu l'actualité du jeu vidéo en général, reste assez plaisant dans sa catégorie. The King of Kong : A Fistful of Quarters n'est donc pas seulement un bon documentaire sur les jeux vidéo ; c'est aussi un bon documentaire sur l'orgueil et l'épanouissement personel.

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Et pour le prochain article, encore plus d'autisme ! Ce sera sur Geektature demain ou après-demain, ou peut-être en 2015 avec Diablo 3, allez savoir.