Cela ne remonte pas à hier, mais ça fait un certain temps que je travaille sur la question. Voyez-vous, il fut un temps où mon passe-temps principal sur l'Internet consistuait à discuter passionément des derniers chapitres de One Piece paru au Japon. Oui, je sais, gnih, snort, mais que voulez-vous, on ne se refait pas. Et puis c'est toujours des rires bien geekys qui surgissent lorsqu'on ressort nos vieux souvenirs.
Ordoncques, à la grande surprise de tous, moi le premier, il y eut un jour où ce n'étaient pas aux idées décousues et risibles de mes interlocuteurs que s'adressait ma verve impétueuse, mais bien un choix de l'auteur (amis qui suivez la parution française, vous avez tout votre temps avant d'y arriver) , le tout formulé dans mon style inimitable qui donne toujours l'impression à mes interlocuteurs que je tape mon message le visage recouvert de bave et les yeux complètement injectés de sang. Evidemment, ce n'était qu'une critique gratuite car elle ne ferait changer personne d'avis dans l'absolu, et j'ai donc pu écoper de plusieurs équivalences plus ou moins inspirées du "va te faire foutre minable" qui sont généralement assénées aux personnes qui osent critiquer le travail du sacro-saint Oda.
De cet océan de fanboyisme, une remarque qui m'aura bien accroché depuis ce jour est celle émanant de quelque sinistre sire qui aura voulu que je me responsabilise de mes paroles, en me conseillant de "faire un manga si je pouvais faire mieux" .
Je ne veux pas m'attarder sur la valeur dialectique d'un tel argument, bien qu'il y aurait certainement des choses à dire, mais celui-ci ne m'a pas empêché de cogiter. Faire un manga ? Moi ?
J'ai donc commencé à réfléchir futilement à cette idée, sachant bien que je n'aurais jamais les moyens de la réaliser, et je me suis rendu compte que tout les clichés que l'on croisait habituellement dans les shonens étaient facilement contournables, et qu'il serait alors pas si impossible de faire une oeuvre qui n'hérisserait pas le poil de ses lecteurs, en étant d'une profondeur incroyable.
Je vous livre donc des mois et des mois de tempête cérébrale sur le sujet. Jeune ami auteur non-inspiré, tu tiens ici ton sauveur suprème. Voilà divers ingrédients qui, regroupés ensemble, t'assureront un succès retentissant :

- Le héros n'est pas un jeune dont l'age se situe entre 13 et 18 ans. Il a 40 ans, vit chez ses parents (qui sont encore vivants, si si), et à leur charge, qui plus est. Il a un métier de merde, mais pas trop non plus, du style quelque chose qui évoque lourdement la bureaucratie la plus somnolente, du style "comptable" ou qui laisse sous-entendre un destin misérable, du style "professeur de collège" . Il n'a aucun rêve, et est entrainé de force dans une histoire dont il essaie à plusieurs reprises d'échapper, sans succès.
- Ses compagnons de route ne sont pas gays pour lui au point de le coller tout le temps et de faire tout ce qui lui plait. Ca leur arrive de partir ou de revenir, car aussi étonnants que cela puisse paraitre, le fait qu'ils soient à ses côtés sur la couverture ne veulent pas forcémment dire qu'ils ne vivent qu'à travers lui, et ils ont aussi une famille. Et oui.
- Les méchants ne sont pas des poseurs, qui expliquent à voix haute leur plan maléfique en faisant de grands rires accompagnés de gestes stupides. Ils ne sont pas non plus complètement manichéens, et ont des objectifs plus variés que les fameuses "4 motivations des méchants à être méchants depuis les années 80" à savoir : vengeance sur le héros, détruire le monde, dominer le monde, capturer la princesse.
- Les gens meurent dans ce manga. Surtout quand ils ont un trou dans le ventre et qu'ils bavent du sang. Ils ne revivent pas systématiquement quelques mois après (DBZ) quelques jours après (Shaman King) ou quelques secondes après (Bleach) , en intervenant comme si c'était un incroyable retournement de situation.
- Les filles ne sont pas les exemples-types de la femme japonaise parfaite qui fait de la magie blanche et qui passe son temps à soigner les autres. Elles détestent ça. De même, il n'est pas dit que la température dans les zones tempérées où se passent habituellement les mangas leur permettent de porter systématiquement des jupes sans attraper froid. Et lorsqu'elles parlent de leurs hobbys, ça n'implique pas de "se faire capturer en couinant à l'aide" deux fois par semaine .
- Tout comme dans la vraie vie, si il y a un personnage dont on a du mal à identifier le sexe, ce n'est pas parce que c'est un séduisant androgyne qui ravira 4chan, c'est parce que c'est une lesbienne moche ou un jeune aux cheveux longs qui ne connait pas encore les hormones.
- Si il y a un personnage qui commence à faire fantasmer les fangirls, expliquer immédiatement qu'il est en effet homosexuel, et montrer que son charment compagnon est un gargantuesque congolais transsexuel. Vous ne voulez pas qu'Asrial vous fasse de la mauvaise publicité sur fanfiction.net.
- Par souci d'équité, les obsédés sexuels se rendront compte que les lesbiennes du manga sont comme celles de la vraie vie. "Penthouse" n'est pas la vraie vie. "Le chène et le roseau" s'en approche plus.
- L'Eglise (avec un grand E) fera des trucs bien dans le manga, et ses membres ne seront pas tous forcémment des moines foux furieux convaincus que tuer tout le monde est une juste cause. Quelqu'un se souvient d'un manga où la moindre religion fait quelque chose de bien ? Exception faite de Yakitate Ja-pan ?
- Il est parfaitement stupide d'attendre le moment le plus critique du combat pour utiliser sa technique ultime. Si elle est ultime, elle doit être fatiguante, si elle est fatiguante, alors pourquoi attendre d'être couvert d'hématomes et haletant pour la lancer ? Autant que les deux lancent leur attaque dès le début, se rendent compte que ça ne marchent pas, et tentent de gagner en utilisant des moyens plus intelligents.
- Ne pas avoir de nourriture, d'argent, ou de toilettes à proximité est un problème bien plus préoccupant dans l'immédiat qu'un type qui va faire une incantation pour invoquer un démon surpuissant.
- Les cheveux longs, noirs ou blancs, les vêtements avec des ceintures partout et des lanières, les yeux inquiétants et séducteurs, les phrases courtes et une fanbase de gothique et d'emo ne témoignent pas d'une force herculéenne, à l'inverse d'un gigantesque tas de muscle d'un bonhomme à l'air idiot aussi large que haut. En somme, le premier a très peu de chance de tenir le deuxième par le bout du bras en proférant des menaces stupides. Les gens gros et musclés sont plus puissants au niveau musculaire que votre gnome bishojo, il faudra vous y faire.
- Donner un pouvoir quelconque à un personnage ne doit pas se résumer à "il tire des boules de feu lawl" ou "il a une épée magique qui fait des vagues d'énergie zomg !" . Ce ne sont que des alternatives simplistes aux coup de poings. Retournez lire Hunter X Hunter. 4 pages d'explication qu'on peut sauter et se faire expliquer plus tard ne refroidira pas les lecteurs.
- A l'inverse de ce que pensent beaucoup de japonais, être noir n'est pas une maladie rare. Il n'est pas inhabituel de croiser des gens dont la couleur de peau est foncé dans la rue. Sauf peut-être dans les rues japonaises, ce qui les a jusqu'ici grandement exclus du mangaverse.
- Si quelqu'un hurle le nom du coup qu'il est en train de porter, alors la continuité voudrait qu'il doive aussi hurler des actions aussi intéressantes que "JE VAIS DECROCHER LE TELEPHONE" ou "J'AI MIS MON BLOG A JOUR" . A choisir, autant qu'il n'hurle rien du tout.
- Les 12 chevaliers du machin. Les 24 capitaines du truc. Les 6 Fantastiques. Lorsqu'un gros groupe de méchants s'apprête à débarquer, il vaut mieux éviter d'expliquer au lecteur qu'il y en aura des tonnes qui feront autant de tomes à 7€50 de plus.
- Si quelqu'un ne dit rien, alors il ne dit rien. Il n'est pas nécessaire de faire un gros plan sur les yeux d'un personnage avec un ". . ." dans la bulle, aussi astucieux le plan de Shikamaru soit-il.

Voilà. Si vous réussissez à mettre tout ça dans un manga, vous tenez déjà un bon début.

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Et ainsi, mon premier anime parut.